Sébastien est entré dans la police à 23 ans avec une conviction simple et pas naïve : l'ordre et la justice ne sont pas des ennemis, ils sont la même chose vue de deux angles différents. Quinze ans plus tard, cette conviction n'a pas bougé. Elle a été testée, abîmée par endroits, consolidée ailleurs, mais elle tient. C'est peut-être ce qui le distingue le plus dans une brigade où l'usure idéologique est aussi réelle que l'usure physique.
Il est affecté depuis 2013 à la circonscription de sécurité publique de Bordeaux Nord, secteur qui couvre une partie des quartiers prioritaires de la rive droite. Ce n'est pas un poste facile. C'est un poste où tout se voit : le bon travail comme le mauvais, la tension comme l'apaisement, les erreurs comme les réussites. Sébastien a développé au fil des années une façon d'intervenir qui n'appartient qu'à lui, faite de présence physique ferme et de parole directe, sans condescendance, sans familiarité excessive. Il connaît les commerçants de son secteur par leur prénom. Il connaît les familles qui posent problème et celles qui ont besoin de protection. Il fait la distinction, ce qui n'est pas donné à tout le monde.
Il a eu deux incidents de carrière sérieux. Le premier en 2016, une interpellation qui a dégénéré parce qu'un collègue a perdu son calme et que Sébastien a dû gérer les conséquences d'une faute qui n'était pas la sienne. Le second en 2021, une plainte déposée contre lui par un individu interpellé pour violence volontaire, classée sans suite après enquête interne six mois plus tard. Six mois pendant lesquels Sébastien a continué à travailler, à faire ses gardes, à tenir sa brigade, avec au-dessus de lui cette plainte ouverte qui pesait sur chaque intervention.
Ce que l'institution lui a fait pendant ces six mois n'est pas de la malveillance. C'est une procédure qui traite de la même façon le policier qui a failli et celui qui est mis en cause à tort. L'égalité procédurale comme indifférence à la réalité des situations individuelles. Sébastien comprend la nécessité de l'enquête. Il ne comprend pas l'absence totale d'accompagnement pendant qu'elle se déroule, l'absence de présomption de bonne foi dans la façon dont l'institution lui a parlé pendant ces six mois, le silence de sa hiérarchie directe qui gérait sa propre exposition médiatique plutôt que ses hommes.
Il y a aussi autre chose, une fatigue plus structurelle. Sébastien travaille avec des équipements insuffisants, des véhicules dont la maintenance est chroniquement en retard, des outils numériques qui ont dix ans de retard sur ce que les services équivalents utilisent en Europe du Nord. Il rédige des procédures à la main dans certains cas parce que le logiciel plante. Il demande des renforts ponctuels pour des opérations planifiées et les obtient deux fois sur cinq. Il forme des jeunes gardiens de la paix qui arrivent avec de la bonne volonté et qu'il voit partir au bout de trois ans vers des affectations moins exposées parce que personne n'a pris le temps de les retenir et de les valoriser.
Un policier mis en cause dispose dès l'ouverture de la procédure d'un accompagnement juridique et psychologique institutionnel, pas associatif et facultatif mais intégré et systématique, parce que l'État qui demande à ses agents de s'exposer physiquement et juridiquement chaque jour leur doit une protection proportionnelle à cette exposition. La présomption de bonne foi est un principe opérationnel, pas une formule de discours.
Les équipements des circonscriptions de sécurité publique en zones prioritaires font l'objet d'un plan de renouvellement contraignant et budgété, parce qu'un policier qui travaille avec des outils défaillants n'est pas seulement moins efficace, il est mis en danger et il met en danger les citoyens qu'il est censé protéger. Et la fidélité à un secteur difficile, le fait de rester quinze ans sur un même territoire exigeant plutôt que de fuir vers des affectations plus confortables, est reconnue et compensée par un mécanisme indemnitaire transparent et non discrétionnaire.
Sébastien pense que la police et le citoyen ont besoin l'un de l'autre pour que les deux restent dignes. Il pense que l'autorité sans légitimité populaire est une violence, et que la légitimité populaire sans autorité réelle est une fiction. Il pense que ces deux vérités ne sont pas contradictoires et qu'un policier qui les porte ensemble est plus utile à la République que dix qui n'en portent qu'une.
Dans la France qu'on mérite, cette façon de penser n'est pas une exception remarquable. C'est la norme attendue, formée, soutenue et reconnue.
Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.