Lucas Weiss
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La France qu'on mérite

Lucas Weiss

19 ans · Apprenti cuisinier · Strasbourg

Lucas a su à 14 ans qu'il voulait cuisiner. Pas de façon romanesque, pas après avoir regardé une émission de télévision. Il a su parce que sa grand-mère alsacienne lui a appris à faire une choucroute à l'âge où la plupart des garçons de son âge ne savent pas encore faire bouillir de l'eau, et que quelque chose dans ce geste précis, doser le cumin, sentir le chou, ajuster l'acidité, lui a dit que c'était ça. Il n'a pas dévié.

Son orientation en troisième a été simple. BEP cuisine, puis CAP, puis un contrat d'apprentissage dans une brasserie alsacienne réputée du centre de Strasbourg, deux étoiles au guide régional, chef exigeant mais sérieux. Lucas travaille là depuis septembre dernier, quatre jours en cuisine, un jour au CFA de Sélestat, quarante kilomètres aller. Il a 19 ans, il apprend vite, il est ponctuel, il ne se plaint pas en cuisine même quand les services du weekend durent onze heures. Son chef dit qu'il a les mains et la tête.

Ce que le système lui fait, il ne l'a pas encore tout à fait nommé. Il est à cet âge où on encaisse sans conceptualiser, où on fait face parce qu'on ne sait pas encore qu'on pourrait exiger mieux.

Son salaire d'apprenti est de 760 euros par mois, conformément au barème légal pour sa tranche d'âge et d'ancienneté. C'est ce que la loi prévoit. La loi ne prévoit pas que le trajet Strasbourg-Sélestat en train coûte 112 euros par mois avec l'abonnement étudiant, que sa chambre en colocation dans le quartier de Cronenbourg coûte 420 euros charges comprises parce que le logement étudiant du CROUS était complet à la rentrée, que sa tenue professionnelle, couteaux inclus, lui a coûté 340 euros à l'entrée en apprentissage, une somme qu'il a remboursée à ses parents sur quatre mois.

Il lui reste, après le loyer et les transports, 228 euros par mois pour manger, se vêtir, vivre. Il mange souvent au restaurant le midi, c'est l'un des avantages du métier, un repas du personnel correct avant le service. Le soir il se débrouille. Le weekend il ne sort pas beaucoup parce que les sorties coûtent et que les services du samedi soir finissent tard de toute façon.

Ce qui l'énerve, quand on lui pose la question directement, ce n'est pas son salaire. Il comprend la logique de l'apprentissage, il sait qu'il est en formation, il accepte la contrepartie. Ce qui l'énerve c'est que les frais de transport vers son CFA ne sont remboursés qu'à hauteur de cinquante pour cent par la région, avec un formulaire à remplir tous les trimestres et un délai de remboursement de deux à trois mois. Pendant ces deux à trois mois, il avance. Avec 228 euros par mois, avancer veut dire se priver.

Il y a aussi une chose plus diffuse. Lucas est ni étudiant ni salarié au sens plein du terme. Il n'est pas éligible aux aides au logement étudiantes parce que son statut d'apprenti le fait basculer du côté salarié. Il n'est pas éligible aux dispositifs salariés classiques parce que son revenu est trop faible pour déclencher certains mécanismes de protection. Il est dans l'entre-deux, ce no man's land administratif que les réformes successives ont promis de combler sans jamais vraiment le faire.

Dans la France que nous méritons

Les frais de transport des apprentis vers leur centre de formation sont intégralement pris en charge et remboursés en temps réel, sans avance de trésorerie, parce qu'un apprenti de 19 ans avec 760 euros par mois ne peut pas faire de crédit à l'État. L'accès au logement étudiant est ouvert aux apprentis sans distinction de statut, parce que la précarité du logement ne devrait pas être le prix d'entrée dans une filière professionnelle que la France dit vouloir valoriser. Et la tenue professionnelle initiale, outil de travail au même titre qu'une machine pour un industriel, est financée à l'entrée en apprentissage par un fonds national dédié, sans condition de remboursement.

Lucas n'a pas de revendication politique. Il n'a pas le temps d'en avoir. Il a un service à assurer dans trois heures et une brigade qui ne pardonne pas le retard. Mais dans la France qu'on mérite, un garçon de 19 ans qui a choisi un métier difficile, qui se lève tôt, qui apprend avec sérieux et qui traverse quarante kilomètres chaque semaine pour aller en cours ne devrait pas finir le mois à vingt-huit euros.

C'est une question d'arithmétique autant que de justice.

Ce contrat, construisons-le ensemble.

Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.