Julien Castex
Tous les portraits

La France qu'on mérite

Julien Castex

34 ans · Sergent-chef, 1er RCP · Pamiers

Julien a signé son premier engagement à 18 ans, le lendemain de son baccalauréat professionnel obtenu à Foix avec des notes correctes et aucune idée claire de ce qu'il voulait faire de sa vie, sauf une : il voulait que ça serve à quelque chose de réel. L'armée de Terre lui a semblé la réponse la plus honnête à cette exigence. Seize ans plus tard, il ne s'est pas trompé sur le fond, même si la réalité de ce qu'il a traversé dépasse largement ce qu'il imaginait à 18 ans dans le bureau du recruteur de Toulouse.

Trois OPEX. Afghanistan en 2012, dans la province de Kapisa, pendant les dernières années de l'engagement français, quand les rotations s'accéléraient et que les règles d'engagement changeaient selon les semaines. Mali en 2015 dans le cadre de Barkhane, opération longue, chaleur, poussière, menace diffuse et permanente qui use différemment de la menace frontale parce qu'elle ne se voit pas avant de se manifester. Sahel en 2019, troisième projection, terrain connu mais ennemi recomposé, et une embuscade en février dont Julien est revenu avec deux de ses hommes blessés et une image dans la tête qu'il n'a pas encore tout à fait rangée quatre ans plus tard.

Il ne dramatise pas. C'est important de le dire parce que Julien n'est pas un homme qui cherche la reconnaissance par la plainte. Il fait le récit de ce qu'il a vécu avec une précision froide et une économie de mots qui disent davantage sur ce qu'il a absorbé que n'importe quelle effusion. Ce qu'il a vu au Mali et au Sahel, la mort de près, la violence organisée, la fragilité des États et des populations civiles qui vivent dedans, a produit en lui quelque chose qu'il ne nomme pas facilement mais qui ressemble à une forme de gravité permanente. Il rit encore, il plaisante avec ses hommes, il est capable de légèreté. Mais il y a en lui une couche qui ne se détend plus complètement.

Ce qu'il a reçu en retour de l'institution pour ces seize ans et ces trois OPEX est réel mais incomplet.

Sa solde de sergent-chef avec les primes d'OPEX et les indemnités diverses atteint 2 340 euros nets par mois. C'est correct au regard du barème. Ce n'est pas correct au regard de ce que le barème ne mesure pas : le risque physique accepté, la séparation d'avec sa femme et ses deux filles pendant des mois cumulés sur plusieurs années, l'usure psychologique qui ne figure sur aucune fiche de paie et qui ne se manifeste pas toujours de façon cliniquement identifiable.

Le suivi psychologique post-OPEX existe dans l'armée française. Julien le dit sans ironie : il existe. Ce qu'il dit aussi, avec la même précision, c'est qu'il est insuffisant dans sa durée, discontinu entre les affectations, et qu'il repose sur une culture institutionnelle qui valorise encore implicitement la résistance au soin comme une marque de solidité. Un soldat qui demande à voir un psychologue après une opération difficile n'est pas pénalisé officiellement. Il est regardé différemment, parfois, par certains, et ce regard suffit à décourager ceux qui en auraient besoin.

Julien a vu deux de ses anciens camarades traverser des épisodes graves dans les deux ans suivant leur retour de théâtre. L'un s'en est sorti, l'autre pas complètement. Dans les deux cas, le système n'avait pas vu venir.

Il y a aussi la question de la reconversion. Julien a 34 ans, un corps encore solide mais qui commence à comptabiliser les années de charge physique intense. Dans six ou sept ans il envisage de sortir. Il sait faire des choses que le civil ne sait pas nommer dans une offre d'emploi : gérer des hommes sous pression extrême, prendre des décisions rapides avec des informations incomplètes, maintenir une cohésion de groupe dans des conditions que la plupart des managers n'imaginent pas. Ces compétences n'ont pas de traduction directe dans un CV standard.

Dans la France que nous méritons

Le suivi psychologique des militaires ayant effectué des OPEX est long, systématique, déstigmatisé par une culture institutionnelle qui l'impose à tous sans exception pour lever la barrière de la demande individuelle. Ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est un protocole de maintien en condition opérationnelle humaine, formulé ainsi, dans ce vocabulaire, parce que c'est le seul qui soit audible dans cette culture.

La revalorisation des soldes intègre une prime de risque réelle et non symbolique, calculée sur la dangerosité effective des théâtres d'opération et non sur des grilles indiciaires qui datent d'une autre époque. Et la reconversion professionnelle des sous-officiers expérimentés fait l'objet d'un programme national de traduction des compétences militaires en compétences civiles reconnaissables, avec des partenariats actifs avec les entreprises privées qui ont compris que former un manager de crise coûte infiniment plus cher que de recruter un sergent-chef qui l'est déjà.

Julien a deux filles, sept et quatre ans. L'aînée lui a demandé l'année dernière pourquoi il partait parfois longtemps. Il lui a dit que c'était son travail, que son travail servait à protéger les gens. Elle a réfléchi quelques secondes et elle a dit que c'était bien mais qu'elle préférait quand il était là.

Dans la France qu'on mérite, cette phrase n'est pas un reproche que Julien doit porter seul. C'est une dette que la République reconnaît et commence enfin à rembourser.

Ce contrat, construisons-le ensemble.

Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.