Karim a passé son premier quart de nuit en 1993, à 19 ans, dans un dépôt de Valenciennes qui sentait le gasoil et le métal froid. Il sortait d'un bac pro maintenance industrielle obtenu avec mention, avait refusé une proposition d'apprentissage dans une usine automobile parce que la SNCF lui semblait plus solide, plus sérieuse, plus à la hauteur de ce qu'il voulait construire. Il n'avait pas tort. L'entreprise l'a pris, formé, gardé. Trente-trois ans dans le même dépôt, trente-trois ans à entretenir des rames qui transportent des gens qui ne savent pas son nom.
Il n'en a jamais fait une amertume. Karim est un homme de métier au sens plein du terme, quelqu'un pour qui la qualité d'une intervention vaut pour elle-même, indépendamment de qui la voit ou la reconnaît. Il a formé une quarantaine de jeunes agents depuis 2008, transmis des gestes que les manuels ne capturent pas, développé une capacité de diagnostic sur les bogies et les systèmes de freinage que ses supérieurs convoquent encore aujourd'hui quand un problème résiste aux procédures standard.
Ce que le travail lui a pris, il ne l'a pas vu partir. C'est ainsi avec l'usure physique : elle s'installe sans prévenir, par accumulation de micro-signaux que l'on écarte parce qu'on a une équipe qui compte sur soi et des horaires qui ne négocient pas. Les lombaires d'abord, à partir de 43 ans. Les genoux ensuite, opérés une fois à gauche, ménisque fissuré à droite encore en attente. Le sommeil devenu structurellement mauvais après des années de rotation entre les trois-huit, un dérèglement chronobiologique que les médecins nomment proprement et que Karim décrit simplement : il ne dort plus vraiment depuis dix ans.
Sa retraite sera calculée sur la base d'un régime spécial en cours de réforme, avec une décote liée à ses années de travail de nuit comptabilisées autrement qu'il ne l'avait compris en 1993. L'écart entre ce qu'il pensait avoir cotisé et ce qu'on lui annonce n'est pas dramatique en valeur absolue. Il est insupportable en symbole. Trente-trois ans de quarts de nuit, de week-ends sacrifiés, d'articulations abîmées, et le sentiment diffus que le contrat n'a pas été tenu jusqu'au bout.
La pénibilité du travail posté de nuit sur plusieurs décennies est intégrée dans le calcul de la retraite de façon transparente, contractuelle et non révisable a posteriori. Karim sait en 1993 ce qu'il touchera en 2026, parce que la République lui doit cette lisibilité en échange de ce qu'elle lui demande. Un fonds de compensation de l'usure professionnelle prend en charge ses soins orthopédiques sans reste à charge, parce que ses genoux ne sont pas abîmés par négligence mais par service. Et sa capacité à former les jeunes agents, documentée, reconnue, est valorisée financièrement dans ses dernières années de carrière, parce que la transmission du savoir-faire est une forme de travail que la France qu'on mérite ne laisse pas invisible.
Karim part à la retraite en juin prochain. Il a prévu de reprendre la pêche à la carpe, qu'il n'a pas pratiquée depuis 2011. Il a prévenu sa femme qu'il allait être dans ses pattes. Elle a dit qu'elle s'en doutait. Dans la France qu'on mérite, il part sans rancune. Avec la certitude tranquille que ce qu'il a donné a été reçu.
Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.