Sophie Marchand
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La France qu'on mérite

Sophie Marchand

41 ans · Responsable communication · Bordeaux

Sophie n'a pas eu une trajectoire spectaculaire. C'est précisément pour ça qu'elle mérite d'être racontée.

Licence de sciences de l'information à Bordeaux III, master communication des organisations en alternance, premier poste dans une agence de communication bordelaise à 24 ans. Elle en est partie à 28 pour rejoindre le service communication d'une ETI industrielle de la métropole girondine, fabricant de systèmes d'étanchéité pour le bâtiment, 380 salariés, pas glamour, solide. Elle y est toujours à 41 ans, responsable d'un service de quatre personnes, budget annuel de 480 000 euros, interlocutrice directe du directeur général et du comité de direction.

Elle a construit quelque chose là. Une marque employeur cohérente dans un secteur qui n'en avait aucune. Une présence digitale sobre et crédible. Des outils de communication interne qui ont réellement amélioré la circulation de l'information dans une entreprise où les opérateurs de production et les commerciaux ne se parlaient pas. Ce n'est pas visible de l'extérieur. C'est exactement le genre de travail qui structure une organisation en silence et dont on mesure l'absence le jour où la personne qui le faisait part.

Sophie loue un appartement de 68 mètres carrés dans le quartier Saint-Augustin à Bordeaux. 1 050 euros par mois, charges comprises, ce qui est raisonnable pour Bordeaux en 2026 mais ce qui représente tout de même trente-six pour cent de son salaire net. Elle gagne 2 920 euros nets par mois après treize ans dans la même entreprise, deux promotions et une augmentation négociée en 2022 qu'elle a dû argumenter pendant quatre mois avec des données comparatives de marché qu'elle a compilées elle-même parce que son entreprise n'avait pas de politique salariale formalisée.

Elle n'a pas d'enfant. Ce n'est pas un choix définitif, c'est une situation qui s'est installée par accumulation de circonstances et de priorités sans qu'elle ait eu à trancher franchement. Elle n'a pas de crédit immobilier. Elle a regardé les prix bordelais en 2021, fait les calculs, et rangé le dossier. Pas par résignation mais par lucidité : seule, avec son salaire, dans cette ville, la propriété suppose soit un apport familial qu'elle n'a pas, soit une prise de risque financière qui l'exposerait à la moindre turbulence professionnelle.

Ce que Sophie vit n'est pas une injustice criante. C'est une accumulation de signaux qui lui disent que le système n'a pas été conçu pour elle.

Elle est trop bien payée pour les aides au logement. Pas assez pour acheter seule dans une métropole où les prix ont augmenté de quarante pour cent en dix ans. Elle est propriétaire de rien, locataire de tout, sans filet patrimonial, sans enfant qui déclencherait des mécanismes de soutien, sans situation de détresse visible qui mobiliserait une politique publique. Elle cotise depuis dix-sept ans sans interruption, elle consomme, elle paie ses impôts sans optimiser, elle ne coûte rien à personne. Et le système la regarde comme si elle n'existait pas, parce qu'elle ne rentre dans aucune case de préoccupation politique.

C'est le paradoxe du ventre mou : être suffisamment solide pour qu'on ne s'inquiète jamais pour vous, et suffisamment fragile pour que la moindre rupture, perte d'emploi, maladie, fin de relation, vous expose à une chute sans amortisseur.

Dans la France que nous méritons

La politique du logement ne traite pas uniquement les extrêmes, les très précaires d'un côté et les propriétaires investisseurs de l'autre. Elle reconnaît que des millions de Sophie existent, célibataires ou en couple sans enfant, revenus intermédiaires, locataires stables depuis des années, qui contribuent au dynamisme économique des métropoles et qui en sont progressivement expulsés par des prix qu'aucune politique publique ne régule à leur niveau. Un dispositif d'accession à la propriété calibré sur les revenus réels et les prix réels par bassin de vie, pas sur des plafonds nationaux conçus dans les années quatre-vingt-dix, leur permettrait de construire quelque chose.

La fiscalité des célibataires sans enfant est aussi une question que la France qu'on mérite n'esquive pas. Le quotient familial bénéficie aux familles, ce qui est légitime. Mais son absence totale pour les célibataires sans enfant produit une charge fiscale relative qui n'est jamais mise en débat parce que ce groupe ne vote pas en bloc, ne manifeste pas, et ne fait pas de bruit.

Sophie fait partie de cette France-là. Celle qui tient, qui avance, qui ne demande rien parce qu'elle ne sait pas qu'elle pourrait. Dans la France qu'on mérite, on n'attend pas qu'elle tombe pour la voir. On la voit pendant qu'elle tient, et c'est ça qui change tout.

Ce contrat, construisons-le ensemble.

Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.