Inès n'a pas eu une vie facile, mais elle n'a pas eu une vie tragique non plus. Elle tient à cette nuance. Ses deux fils, Léo et Matteo, ont six et quatre ans. Leur père est parti en 2022 sans laisser d'adresse stable, quelques virements irréguliers depuis, rien de contractualisé, rien de fiable. Inès a fait le choix de ne pas attendre qu'il revienne pour avancer. Elle a déposé ses deux enfants en crèche et chez une assistante maternelle, recalculé son budget à l'euro près, et repris ses horaires à la maison de retraite médicalisée de Saint-Cyr-sur-Loire où elle travaille depuis 2019.
Elle aime son métier avec une sincérité qui n'a pas été entamée par les conditions dans lesquelles elle l'exerce, ce qui tient du prodige quand on connaît ces conditions. Elle aime les résidents, leur façon d'être au monde, leurs histoires, la confiance qu'ils lui accordent dans les moments les plus intimes. Elle aime être utile d'une façon qui se voit, qui se touche, qui compte dans la journée de quelqu'un. Ce n'est pas rien. Dans un monde où beaucoup travaillent sans jamais savoir si leur travail sert à quelque chose de concret, Inès le sait chaque jour.
Mais elle travaille à 80 pour cent d'un temps plein parce que son employeur n'a pas de poste à temps plein disponible depuis deux ans, et parce que les contraintes de garde de ses enfants rendent les horaires de nuit difficiles à absorber seule. 80 pour cent, cela signifie 1 490 euros nets par mois. Avec deux enfants à charge, un loyer de 710 euros pour un trois pièces en périphérie de Tours, les frais de garde, les courses, les vêtements qui ne durent jamais aussi longtemps qu'on le voudrait : il ne reste rien. Pas rien au sens de peu. Rien au sens de zéro, parfois moins que zéro.
Ce que le système lui inflige n'est pas une punition délibérée. C'est pire : c'est une indifférence mécanique. Les plafonds de ressources des aides au logement sont calculés sans tenir compte de la réalité des charges fixes d'une famille monoparentale. L'aide à la garde d'enfants est partiellement compensée mais les délais de remboursement créent des avances de trésorerie qu'Inès n'a pas. La prime exceptionnelle versée aux soignants après la période de crise sanitaire n'a pas été reconduite sous une forme pérenne. Et surtout : Inès travaille, contribue, refuse l'assistanat total au sens où elle ne demande pas à l'État de vivre à sa place, et le système la traite exactement de la même façon que s'il était indifférent à cet effort.
C'est ça qui est insupportable. Pas la pauvreté en soi. L'absence de signal que l'effort est vu.
Les familles monoparentales avec enfants à charge dont le parent actif exerce un métier du soin bénéficient d'un complément de revenu automatique et non stigmatisant, calculé sur la base des charges réelles et non sur des plafonds théoriques déconnectés des prix réels du logement par bassin de vie. Ce n'est pas une aide sociale au sens classique du terme. C'est une reconnaissance que certaines configurations familiales, combinées à certains choix professionnels, produisent une équation arithmétique que la bonne volonté seule ne résout pas.
Les frais de garde sont avancés par un fonds de trésorerie public et remboursés en temps réel, pas avec trois mois de décalage. Les postes à temps plein dans les établissements de soin sous tension sont pourvus en priorité par les salariés à temps partiel involontaire déjà en poste, avec une majoration de salaire pour les horaires de nuit qui compense réellement le coût de la garde que ces horaires impliquent.
Inès ne veut pas qu'on la plaigne. Elle veut qu'on la voie. Il y a une différence. La France qu'on mérite fait cette différence. Elle ne tend pas la main à Inès avec condescendance. Elle reconnaît que ce qu'Inès fait chaque jour, lever des corps, laver des visages, tenir des mains qui tremblent, a une valeur que le marché sous-paie et que la République a le devoir de corriger.
Léo et Matteo grandissent. Ils ne savent pas encore que leur mère est courageuse. Ils savent qu'elle est là. Dans la France qu'on mérite, être là ne devrait pas coûter aussi cher.
Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.