Gérard Laveissière
Tous les portraits

La France qu'on mérite

Gérard Laveissière

58 ans · Artisan boucher-charcutier · Corrèze

Gérard a repris la boucherie de son beau-père en 2001, dans un village de 780 habitants à quelques kilomètres de Tulle, avec un emprunt sur quinze ans et la certitude tranquille que le commerce de bouche avait encore un avenir dans les bourgs ruraux si on faisait les choses bien. Il faisait les choses bien. Il les fait toujours bien. Ses rillettes de canard sont connues dans trois cantons. Son boudin blanc de Noël est commandé en octobre. Il travaille avec quatre éleveurs locaux dont il connaît les prénoms, les pratiques, les années difficiles. Quand l'un d'eux traverse une mauvaise période, Gérard ne change pas de fournisseur. Il attend.

La boucherie Laveissière est ouverte du mardi au samedi, sept heures du matin à treize heures, et le vendredi jusqu'à dix-neuf heures pour ceux qui travaillent. Gérard est là à six heures moins le quart pour préparer. Sa femme Claudine tient la caisse et gère les commandes trois matins par semaine. Ils emploient un apprenti depuis 2018, le troisième qu'ils forment, et ils considèrent cette transmission comme une responsabilité autant que comme une nécessité.

Le village a perdu son médecin en 2017, sa pharmacie en 2020, son café-tabac en 2022. La boucherie Laveissière est ce qui reste. Pas métaphoriquement : c'est littéralement le dernier commerce du bourg. Les personnes âgées qui n'ont plus de voiture, les familles sans solution de mobilité, les gens qui ont besoin de parler à quelqu'un entre leurs quatre murs : ils viennent chez Gérard. Il le sait. Il en a fait une responsabilité supplémentaire qu'il ne nomme pas ainsi mais qui pèse dans sa journée, dans ses décisions, dans sa façon de ne pas fermer même quand les chiffres lui disent qu'il pourrait se simplifier la vie.

Ce qui l'étouffe n'est pas la concurrence de la grande surface à quinze kilomètres. Il a appris à vivre avec, à se différencier, à tenir sur la qualité. Ce qui l'étouffe c'est la charge.

Les cotisations sociales d'un artisan commerçant en zone rurale sont calculées sur les mêmes bases que celles d'un commerce urbain avec trois fois son chiffre d'affaires. La taxe foncière de ses locaux a augmenté de trente-huit pour cent en six ans sans que la commune soit en mesure de lui expliquer précisément pourquoi. Les normes sanitaires évoluent en permanence avec des délais de mise en conformité qui supposent des investissements que la trésorerie d'une boucherie rurale de cette taille absorbe difficilement. Son dernier audit de l'administration fiscale, formellement conclu sans anomalie, lui a coûté quarante heures de préparation documentaire et trois semaines d'une anxiété qu'il n'a racontée qu'à Claudine.

Il gagne sa vie. Il ne s'enrichit pas. Il emploie, il forme, il maintient un lien social irremplaçable dans un territoire qui s'effrite. Et le système fiscal et administratif le traite comme s'il était interchangeable avec n'importe quel autre commerce, sans tenir compte de ce qu'il représente réellement pour l'écosystème local.

Dans la France que nous méritons

Les derniers commerces de proximité dans les communes de moins de 1 500 habitants bénéficient d'un régime de cotisations allégé et d'une exonération partielle de taxe foncière reconnaissant explicitement leur fonction de service public de fait. Ce n'est pas une subvention. C'est la reconnaissance comptable d'une réalité que tout le monde voit sans que personne ne la traduise en politique concrète : un artisan boucher dans un village isolé n'est pas seulement un commerçant. Il est un service essentiel que la collectivité ne finance pas mais dont elle bénéficie chaque jour.

Les normes sanitaires applicables aux artisans indépendants de moins de cinq salariés font l'objet d'un accompagnement gratuit à la mise en conformité, avec des délais réalistes et un interlocuteur unique désigné, parce que la complexité réglementaire ne doit pas être une rente pour les cabinets de conseil ni une menace pour ceux qui n'ont pas les moyens de s'en payer un.

Et quand Gérard forme un apprenti, la France qu'on mérite le considère comme un maillon actif de sa politique de transmission des savoir-faire artisanaux et le compense en conséquence, parce que former quelqu'un coûte du temps, de l'énergie et de l'argent, et que ce coût ne devrait pas reposer exclusivement sur les épaules de celui qui transmet.

Gérard n'a pas pensé à vendre. Il a 58 ans. Il pense à transmettre d'ici sept ou huit ans à quelqu'un qui fera les choses comme il les a faites, avec du soin, avec du lien, avec l'idée que le commerce n'est pas seulement une transaction.

Dans la France qu'on mérite, ce quelqu'un existe et a les moyens de reprendre. Parce que la France qu'on mérite n'attend pas que le dernier boucher ferme pour regretter ce qu'il représentait.

Ce contrat, construisons-le ensemble.

Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.