René est descendu pour la première fois à 18 ans, en 1971, dans une veine de charbon à 800 mètres sous les terrils du Pas-de-Calais. Son père y était descendu avant lui, son grand-père avant son père. Ce n'était pas une fatalité. C'était une continuité, une appartenance, une façon d'être au monde que ceux qui n'ont pas vécu les corons ont du mal à comprendre depuis l'extérieur. Le fond, c'était dur, c'était noir, c'était dangereux. C'était aussi une fraternité d'une densité que René n'a jamais retrouvée ailleurs, et il a cherché.
Il a travaillé seize ans sous terre avant que les Charbonnages de France commencent la fermeture progressive du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. En 1987, à 34 ans, René se retrouve avec une prime de reconversion, un corps déjà marqué par les années de poussière et de position accroupie, et un avenir à réinventer dans un territoire qui réinventait le sien en même temps que lui, sans trop savoir comment.
Il aurait pu s'arrêter là. Beaucoup l'ont fait, pas par lâcheté, par épuisement légitime. René a choisi autrement. Il a passé un certificat de formateur en maintenance industrielle à 36 ans, dans un centre de formation professionnelle de Béthune, avec des hommes de vingt ans plus jeunes que lui qui le regardaient parfois avec une curiosité mêlée de respect. Il est devenu formateur au GRETA du Bassin minier, puis référent pédagogique, puis responsable d'une filière maintenance mécanique pendant vingt-deux ans jusqu'à sa retraite en 2009.
Il a formé, en comptant large, entre six et sept cents hommes et femmes sur ces vingt-deux années. Des reconvertis comme lui au début, puis des jeunes de plus en plus jeunes, des fils de mineurs qui n'avaient jamais vu le fond mais qui portaient dans leurs corps la même géographie sociale que lui. Il leur a transmis un métier. Il leur a transmis autre chose aussi, quelque chose qui n'est pas dans les référentiels de formation : la dignité de celui qui sait faire, la fierté du geste juste, l'idée que la compétence manuelle est une intelligence comme une autre.
Sa retraite est de 1 140 euros par mois.
Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête. Seize ans de fond, vingt-deux ans de formation professionnelle, six cents personnes formées, un territoire aidé à se relever. Et 1 140 euros par mois. La discontinuité de sa carrière, la reconversion subie, les années de fond cotisées dans un régime spécial aujourd'hui fermé, les années de formateur dans un statut qui n'a jamais été aussi bien protégé que celui des fonctionnaires titulaires : tout cela s'est accumulé pour produire une pension qui ne reflète en rien ce que René a donné.
Il ne le dit pas avec colère. Il le dit avec la fatigue tranquille de quelqu'un qui a depuis longtemps fait la paix avec ce que la vie lui a rendu et ce qu'elle lui a pris. Mais la fatigue tranquille n'est pas de la résignation. C'est une forme de lucidité que René s'autorise à nommer quand on lui pose la question.
Les carrières hachées par des reconversions contraintes subies à la suite de fermetures industrielles décidées par l'État sont prises en compte dans leur globalité pour le calcul de la retraite. Les années de fond, avec leur pénibilité documentée et irréfutable, sont valorisées à leur juste mesure sans être diluées par les effets de seuil des régimes successifs. Et la contribution de ceux qui ont passé deux décennies à former les autres dans les territoires désindustrialisés est reconnue non comme une activité auxiliaire mais comme un acte de reconstruction nationale.
René a aujourd'hui 73 ans. Il jardine, lit beaucoup, regarde le football avec une sévérité affectueuse. Il est grand-père de quatre enfants dont l'aîné fait une licence professionnelle de maintenance industrielle à Lens. René ne lui a pas dit de choisir ça. Il lui a juste raconté, pendant des années, ce que ça voulait dire de savoir réparer quelque chose qui était cassé.
L'enfant a écouté.
Dans la France qu'on mérite, ce que René a semé ne se perd pas dans les fissures d'un système qui comptabilise mal ce qui ne se compte pas facilement. Ça pousse, ça continue, ça transmet. Et la République dit merci d'une façon qui se voit sur un relevé de pension.
Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.