Thomas a choisi le CAP chaudronnerie à 15 ans dans un collège de Mulhouse où les professeurs principaux orientaient encore les bons élèves vers le lycée général avec une régularité que personne ne questionnait. Lui, ils l'ont questionné. Pas avec agressivité, mais avec cette condescendance douce qui est parfois plus difficile à porter que le mépris franc : tu es sûr, Thomas, avec tes notes tu pourrais faire autre chose. Il était sûr. Il avait regardé son oncle travailler le métal depuis l'âge de huit ans et il savait que c'était ça qu'il voulait faire, pas par défaut, par désir.
Le CAP en deux ans, le Bac Pro en alternance, puis un Brevet Professionnel chaudronnerie industrielle obtenu major de promotion en 2018. À 22 ans il entre comme opérateur qualifié dans une PME alsacienne de sous-traitance industrielle, Steiner Métallurgie, 47 salariés, clients dans l'aéronautique et l'énergie. À 25 ans son chef d'atelier part à la retraite. Le directeur lui propose le poste. Thomas hésite trois semaines, accepte.
Il gère aujourd'hui une équipe de onze personnes, des hommes pour la plupart, certains plus âgés que lui de quinze ans. Il a fallu du temps pour que l'autorité s'installe, pas par la force mais par la compétence démontrée chaque jour. Thomas est le genre de chef qui ne demande pas à ses hommes ce qu'il ne sait pas faire lui-même. Quand une soudure pose problème à 19h un vendredi avant une livraison critique, c'est lui qui enfile la cagoule. Ça, ses équipes ne l'oublient pas.
Ce qu'il vit comme une injustice n'est pas spectaculaire. Elle est systémique et silencieuse.
Thomas gagne 2 680 euros nets par mois pour une responsabilité qui dans un secteur tertiaire équivalent serait rémunérée entre 3 500 et 4 200 euros. Son niveau de qualification réelle, mesuré en capacité à résoudre des problèmes complexes, à manager une équipe, à lire des plans de fabrication en trois dimensions et à garantir des tolérances au dixième de millimètre, n'a aucun équivalent reconnu dans les grilles de classification conventionnelles qui datent pour certaines des années quatre-vingt. Son Brevet Professionnel n'ouvre pas les mêmes portes qu'une licence professionnelle obtenue en université, alors qu'en termes de valeur productive sur le marché du travail, la comparaison ne tient pas.
Quand il a voulu suivre une formation de management intermédiaire pour consolider ses compétences d'encadrement, le plan de formation de son entreprise ne couvrait que les formations liées aux process techniques. Les organismes de formation continue ont peu d'offres calibrées pour des profils comme le sien, à la frontière du technique et du managérial, issus de la voie professionnelle et non du cursus universitaire classique.
La voie professionnelle n'est pas une voie de garage dont on s'excuse discrètement. Elle est une filière d'excellence à part entière, avec des passerelles de valorisation claires vers des niveaux de qualification et de rémunération qui reflètent la réalité des compétences exercées. Les grilles de classification des métiers industriels sont révisées pour intégrer les niveaux réels de responsabilité et de technicité, indépendamment du diplôme de référence historique. Thomas, chef d'atelier avec cinq ans d'expérience avérée et une équipe de onze personnes, est classifié et rémunéré en conséquence. L'accès à la formation continue managériale est ouvert et financé pour les encadrants de terrain issus de la voie professionnelle, parce que former ceux qui forment les autres est un investissement national, pas un luxe.
Thomas n'a pas de complexe. Il n'en a jamais eu vraiment, et les années lui ont donné raison sur le fond. Mais il voit les jeunes de 16 ans qui arrivent en apprentissage et qui portent déjà le regard des autres comme un poids. Dans la France qu'on mérite, ce poids n'existe pas. Choisir de travailler le métal avec ses mains et sa tête est un choix que la République regarde avec la même considération qu'elle réserve à ceux qui choisissent les amphis.
C'est une question de civilisation autant que de politique industrielle.
Ces portraits sont fictifs. Les situations qu'ils décrivent ne le sont pas. Rejoignez Résurgence.